PIERRE OZER

PIERRE OZER

2010, année zéro ? (La Libre Belgique)

2010, année zéro ?

 

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« Haïti, année zéro » titrait le journal « Le Monde » à la suite du tremblement de terre du 12 janvier dernier. Les dégâts sont très importants et le nombre de victimes impressionnant (230 000 morts, 300 000 blessés et 1,2 million de sans-abris), notamment dans la capitale Port-au-Prince, mégacité de 2,5 millions d’habitants dont 72 pc de la population vit dans des bidonvilles miséreux surpeuplés. Dans un pays où les plus pauvres vont jusqu'à consommer des galettes d’argile pour tenter d’oublier la faim. Manger de la terre pour postposer la mise sous terre… Dans un pays où il est accepté qu’un enfant sur dix n’atteigne pas l’âge de cinq ans. Dans un pays où il est toléré que les femmes aient une chance sur vingt de perdre la vie en donnant la vie. Dans un pays où 55 pc de la population vit avec moins de 1 euro par jour, soit une canette au distributeur du coin. Dans un pays vulnérable qui, de surcroît, se trouve à l’intersection de plaques tectoniques et sur l’autoroute des cyclones tropicaux qui balayent les caraïbes, cette portion d’île ignorée par la communauté internationale est à nouveau touchée par la « malédiction », naturelle cette fois.

Ce pays s’est littéralement pulvérisé sous l’effet des secousses sismiques car il souffrait préalablement d’ostéoporose à un stade avancé.

Agonie lente aggravée par la carence de soins -même palliatifs- suivie d’une catastrophe subite et extraordinairement complexe, débouchant sur un chaos pathétiquement prévisible ; telle est la séquence « écrite » et dupliquée pour nombre de pays dits « fragiles » selon le jargon des Nations unies.

« Année zéro », donc, puisque la tectonique a fait table rase du passé, à tout le moins du passé architectonique …

Soudainement, il n’aura fallu que quelques images nauséabondes saupoudrées d’une grosse dose d’émotion nécessaire à tout bon story telling pour qu’Haïti retrouve une place sur le planisphère et que les citoyens du village mondial se mobilisent pour venir en aide à ce peuple meurtri. Les ONG, Etats et organismes en tous genres se ruent sur Port-au-Prince. Les GIs américains hissent le drapeau de l’Oncle Sam sur le seul aéroport international du pays. Le tout dans une pagaille indescriptible. Ce syndrome d’hyperkinésie fulgurant et passager après une longue période de repli sur soi porte un nom en psychiatrie : la « catatonie ». Et le hasard fait que ce terme suit directement le substantif « catastrophe » dans le dictionnaire. C’était donc écrit, la catastrophe met en lumière cette caractéristique intrinsèque des Etats modernes : la société catatonique. Cette faculté, donc, de laisser une situation difficile bien identifiée se dégrader à l’extrême pour réagir uniquement en cas de stress ultime.

Et si Haïti est révélateur, d’autres exemples ne manquent pas : la crise financière, la famine quasi structurelle dans divers pays d’Afrique, le licenciement abusif des travailleurs belges d’AB-Inbev, la vulnérabilité des pays du sud suite au réchauffement climatique, etc.

Le problème principal réside dans le fait que lorsque la fracture ultime apparait, il est le plus souvent impossible de revenir à une situation d’équilibre car le long processus de dégradation a fait son œuvre. La surexcitation débridée se limite à faire face à des situations d’urgence de manière chirurgicale, momentanée et superficielle. De cette manière, les pays « fragiles » restent fragiles et l’écart qui les sépare des pays « riches » augmente ; les emplois « fragiles » seront délocalisés, les malnutris seront de plus en plus nombreux, et certains cols blancs, multinationales et autres bandits de la haute finance continueront à faire des montages immoraux dans les paradis fiscaux sur le dos des Etats qui auront de plus en plus de difficultés à trouver les moyens pour mettre en place des programmes sociétaux tendant à assurer le bien commun.

Sur base de cette évidence, il est intéressant de se demander pour combien de temps le compteur restera à « Année zéro » en Haïti ; si la situation financière grecque, européenne et internationale ne va pas amener notre compteur à « 1929 » ou si le réchauffement climatique ne nous mènera pas à l’époque pré Homo sapiens sapiens.

 

Pierre Ozer et Dominique Perrin, publié dans La Libre Belgique du 14 mai 2010, p. 53.

 



28/05/2010
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