PIERRE OZER

PIERRE OZER

Tsunami : le reflet du clivage Nord-Sud [Le Soir]

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La vague de dix mètres qui a déferlé sur l'Asie du Sud-Est peu après Noël montre à quel point l'Homme est fragile par rapport aux catastrophes naturelles. En outre, elle met en relief la disparité qui existe entre les pays développés et le reste du monde.

Ainsi, en m'appuyant sur les dernières statistiques de la société de réassurance Munich Re, il appert que le coût des catastrophes naturelles de l'année 2004 s'élève à 130 milliards de dollars américains, un sommet rarement égalé dans l'histoire. De ces pertes économiques, près du tiers (40 milliards US$) a été couvert par les assurances. Et le tsunami qui a ravagé les côtes du sud-est asiatique ? Il n'en coûtera que 100 millions de dollars au secteur des assurances, soit bien moins d'un pour cent du total de l'année écoulée. Une si petite somme pour le plus grand cataclysme naturel de ces vingt dernières années, pour cette lame qui a tué autant en quelques dizaines de minutes que toutes les catastrophes naturelles réunies de ces dix dernières années. Par contre, les quatre cyclones tropicaux qui ont heurté les Caraïbes et le Sud-Est des Etats-Unis en août et septembre ont coûté 28,5 milliards de dollars aux assurances pour un peu plus de 2000 victimes, essentiellement recensées à Haïti et en République Dominicaine.

Le bilan est sans appel, alors que les pays développés enregistrent relativement peu de victimes et assurent leurs biens, c'est tout l'inverse qui s'observe dès que l'on migre vers le sud. Pas de système d'alerte précoce, pas ou peu de prévention ni de sensibilisation du public au danger, un aménagement du territoire inexistant, un environnement sans cesse dégradé, une explosion urbaine, et tant d'autres causes favorisent l'amplification de certaines calamités et font que les pays du Sud sont toujours plus vulnérables face aux catastrophes naturelles. Par ailleurs, la préoccupation principale de ces populations se concentre sur leur survie et non pas sur l'assurance de leurs biens, assurances dont les primes sont inaccessibles.

Mais pouvait-on réellement réduire les pertes en vies humaines ? Suite à la première catastrophe naturelle mondialisée comme l'écrivait récemment Bernard Debarbieux (Le Soir, 6 janvier), combien de fois ne nous a-t-on pas répété qu'un système d'alerte précoce au tsunami existe pour le Pacifique mais n'est pas calibré pour d'autres mers comme l'océan Indien. Il a été écrit également que si un tel système avait existé en Asie du Sud-Est, des milliers de vies humaines auraient pu être épargnées. Et maintenant, il se dit que des spécialistes vont créer ce système pour la région récemment sinistrée. Cela devrait coûter quelques centaines de millions d'Euros. Mais doit-on s'en réjouir ?

Sans être réellement spécialiste des tsunamis mais plutôt de la gestion des risques naturels, je risque de jeter un pavé dans la mare et heurter certains lecteurs déjà traumatisés par cette catastrophe, mais dépenser tant d'argent dans ce genre de système n'a que peu de sens.

En effet, un séisme déclencheur de cette importance (magnitude 9,0) est extrêmement rare au niveau mondial, approximativement un tous les vingt ans depuis l'aube du XXe siècle sur la planète. En Asie du Sud-Est, le tremblement de terre qui a généré l'onde meurtrière est probablement le plus fort jamais enregistré au cours des cent dernières années. Et c'est là que se pose la question : « quelle est l'occurrence de ce type de phénomène en Asie du Sud-Est ? ». Il n'est pas improbable que la réponse à cette question soit de l'ordre de 1000 ans, voire plus encore.

Alors pourquoi créer un système d'alerte précoce au tsunami après ce fait du sort alors que le risque est quasi inexistant à l'échelle de plusieurs générations ? Pourquoi vouloir mettre sur pied un tel système coûteux par rapport à ce phénomène rarissime, alors que les risques climatiques extrêmes provoquent bien plus de morts et de dégâts économiques sur le long terme ?

Les raisons sont multiples et intègrent l'émotion du moment, la volonté de certains pays occidentaux durement touchés par cette calamité de marquer le coup alors que d'autres y voient la possibilité de promouvoir leur technologie et de l'étendre à d'autres zones géographiques.

Toujours est-il que le système en question ne peut être performant que dans des sociétés ayant des réseaux de transfert d'information qui fonctionnent de manière optimale comme c'est le cas aux Etats-Unis ou au Japon. Or cela n'est manifestement pas la situation des pays récemment affectés dès lors que l'on se rend compte que certains touristes occidentaux séjournant momentanément dans les pays concernés ne sont pas informés de la tragédie qui s'y déroule. Alors, comment imaginer une seule seconde que le risque d'une vague de plusieurs mètres de haut pouvant tout détruire sur sa course potentielle puisse être annoncé aux populations locales dans un délai de quelques dizaines de minutes ?

Ce qui est essentiel dans ces pays, c'est d'aider les populations à se développer sur le long terme pour qu'elles puissent être aptes à s'approprier leurs propres technologies, c'est de promouvoir l'éducation des populations locales pour qu'une certaine culture du risque soit assimilée, pour que les réflexes de prévention soient intégrés, pour faire en sorte que la prochaine fois qu'elles verront la mer se retirer anormalement durant quelques minutes, elles se réfugieront à l'intérieur des terres.

Finalement, ce qui a marqué également dans cette catastrophe, c'est que près d'un tiers des 150 000 personnes happées par la vague étaient des enfants. Une situation vécue sous d'autres latitudes nous permet de 'relativiser' cette triste réalité. Rendons-nous au Niger, pays pauvre parmi les pauvres qui –comme la Belgique– compte dix millions d'habitants, flanqué d'un territoire majoritairement impropre à la vie et où les parties 'fertiles' sont menacées par des déficits pluviométriques chroniques ainsi que par la désertification. Dans ce pays sahélien, qui ne connaît pas la guerre civile et qui est encore relativement épargné par la pandémie du sida, le taux de mortalité infantile atteint 270 ‰. En d'autres termes, plus d'un enfant sur quatre meurt avant l'âge de cinq ans sans que grand monde ne soit vraiment ému par ce drame au quotidien. Sachant que près d'un million d'enfants nigériens se trouvent dans cette classe d'âge, je laisse au lecteur le soin de faire le calcul. Le nombre de décès d'enfants au Niger équivaut donc, chaque année, à l'effet de plusieurs tsunamis. Pourtant, les remèdes existent, mais il est vrai que ces enfants ne meurent pas en une poignée de minutes sur les plages idylliques prisées par les touristes occidentaux…

 

Pierre OZER, Le Soir (Belgique), 15-16 janvier 2005.

 

Pour avoir la version pdf de cet article, envoyez-moi un mail: pozer@ulg.ac.be

 

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20/06/2006
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